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L’école numérique, une école démocratique ? par Nicole Pignier

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Nous publions ici une tribune de Nicole Pignier, maître de conférences à l’Université de Limoges. Elle y est responsable de la Licence Professionnelle Webdesign sensoriel et stratégies de communication en ligne. Chercheur au Centre de Recherches Sémiotiques de l’Université de Limoges, Nicole Pignier a publié deux livres en collaboration avec Benoît Drouillat : Penser le webdesign (en 2004 chez L’harmattan), Sociale expérience du webdesign (en 2008 chez Hermès-Lavoisier). Elle a aussi dirigé l’ouvrage De l’expérience multimédia, Usages et pratiques culturels (en 2008 chez Hermès-Lavoisier) et en janvier 2011, elle a co-dirigé avec Michel Lavigne un ouvrage collectif, Mémoires et Internet, n° 32 de la revue Médiation et Information éditée chez L’harmattan.

Nicole Pignier

Les discours ambiants l’affirment : « L’efficacité pédagogique des technologies de l’information et de la communication n’est plus à prouver, et leur pertinence dans l’enseignement ne se discute désormais pas plus que celle de l’électricité ».[1]

Et si nous tentions, en transgressant l’interdit, d’interroger justement l’impertinence de ces assertions ? Nous nous rendrions compte tout d’abord qu’une technologie, quelle qu’elle soit, n’est pas en soi pédagogique mais que ce sont les usages que l’on peut en faire qui servent plus ou moins les pratiques pédagogiques. Ensuite, nous pointerions du doigt une confusion délibérée entre les termes de « pertinence » et de « présence » des TIC dans l’enseignement. En effet, si ces dernières constituent des outils plus ou moins disponibles parmi d’autres outils, il convient dès en amont de leur présence, de discuter le sens, la fréquence, la place de leurs usages, les enjeux en termes de perception, de compréhension des textes littéraires transposés du support papier vers tel ou tel support numérique par exemple,  en termes d’appropriation de telle ou telle notion en musique, en mathématiques, …

Cela, pour que l’on cesse de prêter aux technologies numériques des vertus qu’elles n’ont pas en elles-mêmes (développer la créativité, l’autonomie, l’envie de lire, …) et pour que chaque acteur se pose la question du sens proposé par une interface numérique, que ce soit dans la conception d’une application ou d’un « contenu », que ce soit dans l’usage qui en est fait.  Pour avoir travaillé par exemple sur les transpositions des textes littéraires papier vers des applications pour les tablettes tactiles, j’ai pu remarquer combien certaines sociétés d’édition numériques, certains concepteurs négligent les effets de sens en jeu aux niveaux du mode d’organisation du texte dans l’interface numérique, du parcours de travail et du support matériel figuré  qu’offre cette dernière. On trouve pour la tablette iPad des applications des Fables de La Fontaine qui ne permettent ni d’avoir une vision globale à l’écran de certaines fables avec leur illustration, ni d’avoir une organisation qui respecte celle de la forme générique propre à la fable, ni d’avoir une perception sensorielle de la progression dans le recueil. On pose tellement comme principe normatif que lire sur la tablette est un réel plaisir que l’on néglige le travail de transposition. Or, ce processus engendre toujours une modification de perception d’un texte qu’il faut prendre en compte en conception et en usage pour faire des choix délibérés.

Les expressions d’ « école numérique », de « classe numérique »[2] que reprennent allègrement certains politiques tels Eric Besson ou François Hollande suggèrent une vaste opération de généralisation des supports numériques non pas au final complémentaires aux autres supports mais se substituant peu à peu aux autres, aux supports papier, au tableau, aux crayons, à la peinture, … comme cela est clairement dit ici et là : « Il est indispensable de montrer qu’après l’école en noir et blanc, du tableau noir et de la craie blanche, vient celui de l’école en couleurs, du tableau interactif et de la souris, une école ouverte sur le monde et coopérative ».[3]

En mettant dos à dos les acteurs favorables aux supports numériques et ceux qui dit-on sont des nostalgiques des autres supports, cette fausse querelle des « anciens et des modernes » vise à culpabiliser tous ceux qui, sans être opposés à l’usage des TIC refusent les conditions de cette marche forcée « L’école numérique, c’est maintenant ! »[4] car ils se posent une question beaucoup plus profonde et différente du « pour ou contre le numérique », celle des enjeux sociétaux liés aux cadres de perception.

Peut-on encore parler d’une école « démocratique » quand on substitue à ce qualificatif celui de « numérique » ? Une démocratie se fonde sur la diversité des voix, des points de vue, et avec elle des supports, des cadres de perception et des logiques de représentation.

Donner le droit à chaque enseignant de discuter le (non)-sens de l’usage des TIC dans telle ou telle pratique, laisser durablement la place à la diversité des supports de perception et de connaissance sans imposer les TIC, c’est alors éviter cet écueil que pointe du doigt Dominique Wolton ; prendre les TIC comme « le principal facteur d’organisation et de sens de la société ».[5]


[1] Cf. le texte de ArroBOX, Camif Collectivités, HP, Intel, Neo, Netop, Promethean, Quadria, « Les maires, maîtres d’œuvre de la classe de demain », in « L’école numérique, le rôle du maire ». P. 3.

[2] Dominique Wolton dénonce cette subordination des progrès sociétaux au progrès des techniques : « C’est ensuite attribuer à ces techniques le pouvoir de changer structurellement le modèle de société. C’est enfin confondre le sens des mots en parlant par exemple de civilisation et de société numérique, société de l’information, démocratie numérique, société en réseaux … Mots qui renvoient à l’idée de toute puissance de la technique, puisque c’est elle qui donne son nom à la société où elle s’applique », in Wolton, Dominique, (2009), Informer n’est pas communiquer, CNRS éditions, Paris. P. 40.

[3] Cf. Céline Colucci, Fabrice Dalongeville, Hubert Hoeltzel, Hélène Marchi, Alexandre Titin-Snaider, « Pour une école en couleur », in le guide méthodologique L’école numérique. Un enjeu de territoire. P. 11.

[4] Cf. « L’école numérique, c’est maintenant ! », in « L’école numérique, le rôle du maire ». P. 4.

[5] Dominique Wolton écrit à propos des idéologies technicistes : « Ce que je critique ici c’est l’idéologie technique, une parmi d’autres, qui consiste à attribuer un pouvoir normatif, excessif, aux techniques de communication, pour devenir le principal facteur d’organisation et de sens de la société », in Wolton, Dominique, op.cit. P. 41.

Publié le 18 septembre 2011

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